Appels de textes

Numéro 21 (Printemps 2020) : Mauvais genres!

Sous la direction de Louis Pelletier (Université de Montréal)

Le cinéma québécois évolue dès son origine en marge de pratiques dominantes émanant des grands centres de production cinématographique. C’est ainsi que, parmi les plus de 300 films produits entre 1906 et 1922 par le fondateur de la cinématographie québécoise, Léo-Ernest Ouimet, on ne retrouve pas plus de deux titres alignés sur les standards – hégémoniques dès la seconde décennie de l’histoire du cinéma – des fictions issues des studios français et américains. La quasi-totalité de la filmographie de Ouimet est plutôt constituée de films relevant de genres mineurs et éphémères : films de famille (Mes espérances en 1908), films locaux (Le Concours des sacs de sel [1907]), films publicitaires (savon White Rose), films éducatifs (Sauvons nos bébés [1918]), et d’actualités (les bihebdomadaires British Canadian Pathé News produites de 1919 à 1922). Les cinéastes et producteurs actifs au Québec entre les années 1920 et 1950 se consacreront de la même façon en grande majorité à des productions s’inscrivant en marge du cinéma de fiction dominant : courts métrages destinés à être présentés en complément de programme dans les salles commerciales (Gordon Sparling et l’Associated Screen News), films utilitaires ou gouvernementaux (Albert Tessier, Maurice Proulx), cinéma amateur, etc. L’émergence d’une production légitimée de films de fiction et de documentaires entre les années 1940 et 1960 ne se traduit par ailleurs pas en un désengagement des cinéastes québécois face à ces catégories marginalisées de productions. On retrouve ainsi parmi les cinéastes ayant fait rayonner la cinématographie québécoise à travers le monde un grand nombre de créateurs ayant d’abord fait leurs classes dans le monde du cinéma amateur (Claude Jutra, Michel Brault), été à l’emploi de producteurs de films utilitaires (Pierre Perrault), ou produit des films de commande (Denys Arcand, Claude Fournier) et des publicités (Gilles Carle, Jean-Claude Lauzon, Chloé Robichaud). Il importe par ailleurs de souligner que, depuis les années 1960, la rencontre du cinéma québécois et de son public s’est souvent faite autour de films relevant de genres populaires (comédies burlesques, « films de fesses ») vilipendés par la critique. L’institution cinématographique québécoise semble en effet avoir internalisé une hiérarchie exogène consacrant la suprématie du long métrage de fiction et du film d’auteur. La quasi-totalité du discours des publications cinéphiliques publiées dans la province depuis les années 1940 est de cette façon consacrée aux diverses déclinaisons du cinéma de fiction, du cinéma d’auteur, et du grand cinéma documentaire. Du côté des archives, la Cinémathèque québécoise applique toujours en 2017 une politique de conservation rejetant hors de son mandat les vastes catégories du cinéma utilitaire et du cinéma amateur.

Un retour sur les « mauvais genres » minorés, dévalués et marginalisés par l’institution cinéphilique semble donc s’imposer. D’abord, parce que ces mauvais genres s’avèrent en définitive indissociables des différentes itérations du cinéma légitimé. Gratien Gélinas expliquait à ce propos en 1942 que, dans un contexte où le financement public de la production privée était inexistant, la production de films publicitaires et éducatifs était la seule façon de faire vivre une industrie cinématographique nationale et, partant, de permettre la production de films de fiction reflétant la réalité québécoise. Soixante-quinze ans plus tard, nombreux sont les cinéastes, producteurs et techniciens québécois à alterner entre corpos, publicités, films « commerciaux » et films d’auteur. Ce retour sur les mauvais genres du cinéma québécois paraît également justifié par l’évolution des goûts et mœurs de la communauté cinéphilique québécoise qui, grâce au travail de ses aînés, n’a plus à se battre pour la reconnaissance du potentiel artistique du cinéma. La nouvelle cinéphilie décomplexée exprimée par des publications telles que Panorama-cinéma et observables dans des manifestations comme le festival Fantasia se trouve dès lors ouverte à tout un lot de productions audiovisuelles jusqu’à récemment considérées comme intouchables. Ce changement de mentalité s’opère alors que la recherche universitaire internationale s’ouvre au cinéma de genre (Joan Hawkins), au cinéma local (Vanessa Toulmin), au cinéma utilitaire (Charles Acland, Haidee Wasson, Vinzenz Hediger, Patrick Vonderau), aux différentes déclinaisons du cinéma d’exploitation ou psychotronique (Eric Schaefer), au cinéma pornographique (Linda Williams, Thomas Waugh), et au cinéma amateur (Charles Tepperman, Liz Czach, Valérie Vignaux, Benoît Turquety). La valeur et l’intérêt du vaste corpus constitué par les « mauvais genres » du cinéma semblent dès lors prendre valeur d’évidence, et cela à plus forte raison dans un contexte comme celui du Québec, où les grandes traditions du long métrage de fiction et du film d’auteur ont mis du temps à s’imposer. Il va toutefois sans dire que la juste reconnaissance de la valeur culturelle, sociale et esthétique de ces textes et pratiques négligés nécessite le développement de nouvelles grilles d’analyses, de nouveaux regards.

Nouvelles Vues sollicite pour son numéro thématique « Mauvais genres ! » des propositions d’articles traitant dans le contexte québécois de productions cinématographiques dévaluées ne relevant pas du long métrage de fiction, du cinéma d’auteur, ou de la grande tradition du cinéma documentaire. La soumission de propositions concernant les circuits de diffusions et les espaces de diffusion consacrés à ces cinémas marginaux, de même que les communautés s’étant développées autour d’eux est également fortement encouragée. Les propositions pourront traiter plus spécifiquement :

•    de cinéma d’exploitation, psychotronique ou de série Z;
•    de comédies populaires, et plus particulièrement de films s’inscrivant dans la tradition burlesque du Théâtre National et du Canal 10;
•    de cinéma érotique ou pornographique;
•    de cinéma utilitaire, et plus particulièrement de cinéma publicitaire, éducatif, industriel ou de commande;
•    de cinéma amateur ou de famille;
•    de films locaux (définis comme toute production dont les participants et les spectateurs sont essentiellement les mêmes);
•    de newsreels et d’actualités filmées;
•    de la hiérarchie des genres dans le contexte québécois;
•    de la constitution d’un canon du cinéma québécois, et des exclusions que cette opération présuppose;
•    de la réception et, le cas échéant, de la censure des mauvais genres du cinéma;
•    des communautés de fans, de la cinéphilie alternative, et des espaces associés (les festivals Fantasia et Vitesse Lumière, les projections des Douteux et de Total Crap, etc.);
•    des questions et enjeux liés à la conservation, à la diffusion et à la programmation des mauvais genres du cinéma.

Les propositions d’article devront contenir un titre, une brève notice biographique, de même qu’un résumé d’un maximum de 500 mots. Ce résumé devra circonscrire un corpus et mettre de l’avant une hypothèse de travail suivant l’un des angles ou sujets mentionnés. Le tout devra être envoyé à l’adresse suivante : nouvellesvues.qc@gmail.com au plus tard le 1er août 2017. Les auteurs des propositions retenues seront invités à soumettre un article rédigé en français ou en anglais et comportant entre 25 000 et 45 000 caractères, espaces comprises, au plus tard le 15 octobre 2017. Les articles seront évalués et commentés anonymement par deux membres compétents d’un comité de lecture ad hoc.